Filmo Court métrage Long métrage Roman Divers Presse Contact Liens Textes Films AccueilInterview par Benoît Labourdette - Directeur du Festival Pocket Film Jean-Claude Taki est réalisateur de cinéma. Il a réalisé plusieurs courts métrages et un long métrage, « AURORE / Number 9 » (2005). Il avait toujours travaillé avec le support film traditionnel avant de tourner un premier film avec téléphone mobile. - Comment le téléphone portable peut-il être un outil de création cinématographique? Cela ne paraît-il pas incongru au départ? Au départ, on peut avoir un doute sur les qualités techniques de l'appareil. Mais une fois enlevé ce doute, on peut très bien l'utiliser pour faire de la prise de vue. Et à partir de là, forcément, ça devient un objet de création cinématographique. A partir du moment où on peut tourner des images avec quelque chose, on peut ensuite organiser ces images, c'est à dire les monter, et en faire un objet cinématographique. On peut aussi partir sur d'autres voies, des voies plus plastiques. Je différencie de moins en moins le téléphone de tous les autres appareils de prise de vue. On se pose la question, depuis le début, de savoir quelle est la spécificité du téléphone portable. J'y ai beaucoup réfléchi, et pour moi, je crois qu'il n'y a pas vraiment de spécificité d’autant que le téléphone va progresser en qualité d'image. C'est un objet multitâche, et c'est certainement ça le plus important. Avant, on pouvait faire de la prise de vue avec un appareil photo numérique, avec une mini DV, mais on ne pouvait pas téléphoner avec... la spécificité du téléphone portable, c'est qu'on peut téléphoner avec! Cela semble être une blague, mais c’est la première fois qu’on peut tourner des images avec un objet qui n’est pas prioritairement dédié à la prise de vue. Ce qui est important, c'est l'adéquation entre l'outil et soi-même. J'ai eu une mini caméra DV, mais je n'ai jamais tourné avec, jamais. Et le téléphone, je tourne avec. - Donc, qu'est-ce qui fait que vous tournez des films avec téléphone? C'est quand même plus petit qu'une caméra. Et même une petite caméra DV était un objet de plus à emporter. Là, on a envie de faire une image, de faire une photo, de tourner des choses, on les tourne, tout simplement, sans se dire qu'on est en train de faire une image. Il y a cette idée que ce n'est pas un appareil de prise de vue. Il n'y a donc pas de processus filmique, on capte juste quelque chose qu'on voit à un moment donné. Le téléphone permet cela, et accentue cela, ce côté très spontané de la prise de vue. Les images qu'on fait de cette manière ne sont pas des images pensées, ce sont des images qui partent d'une vraie envie d'image, de l'ordre de la sensation physique, de l'ordre du physiologique, plus que du mental. En ce qui me concerne, j'organise les choses après. Et tout en disant cela, je me rends compte que je peux aussi dire un peu le contraire dans le sens où, malgré tout, les images qu'on fait sont aussi déterminées par des idées qu'on a, qui sont peut-être floues, mais en même temps, on a une vague idée de film, ou une vague idée tout court, qui fait qu'on est sensible à tel type d'image à un moment donné. - Vous réalisez des films de fiction. Comment se passe l'écriture du scénario, la construction du film, avec le téléphone? Le processus de création que vous décrivez ne ressemble pas au processus de réalisation habituel d'un film de fiction. Je crois que je vois les choses comme cela depuis toujours. Un jour quelqu'un m’a dit: "Dès que tu vois une situation, tu fabriques une histoire". Dans la rue, si je vois une personne, à son attitude, sa façon de marcher, j'imagine tout de suite une histoire. J'ai une perception du monde qui est tout de suite en décalage avec le réel. J'ai besoin de cela. Donc, il y a quelque chose d'assez naturel pour moi dans cette manière de créer. C’est-à-dire que je filme ce que je vois, et ce que je vois, forcément, fait immédiatement partie de plein d'histoires. Ce qui m'intéresse, c'est ce rapport-là au monde, justement, parce que je crois que les gens vivent aussi dans des histoires, et ce de plus en plus. On est dans une société qui fabrique beaucoup, la vie, la perception, où l’on scénarise énormément le réel. Tous les jours on voit dans la rue des gens qui jouent, sans s'en rendre compte, qui prennent la peau de personnages, c'est-à-dire une façon de marcher, une attitude physique, un costume. Quand je dis costume, c'est dans le sens large du terme, un habit. Et donc à partir de ce moment-là, ça devient très simple de faire de la fiction. Bizarrement, en passant par la fiction, ça me permet de toucher plus au réel. Le fait de capter toutes ces choses, de les réorganiser en changeant le point d'origine des images, fait que ça retisse un nouveau réel. J'ai la sensation de retisser un nouveau réel qui est peut-être plus réel, plus vital que le pseudo réel. On aborde souvent un sujet, un problème, par ses conséquences, et l’on remonte très rarement à la cause, parce que les causes sont beaucoup plus intimes, beaucoup plus inconscientes, que ce soit au niveau individuel ou au niveau collectif. Ça, on l'évacue, parce que ce sont des choses qui ne sont pas faciles à aborder. Parce que c'est compliqué, parce que ça fait peur de l'aborder. Moi les conséquences ne m'intéressent pas, je n'approche jamais le monde par son côté social, ou politico social. Par contre, ce qui me touche, c'est ce qui touche à l'humain, c'est remettre l'humain au centre. L'humain est plus complexe qu'un univers social. Ce qui m'intéresse, c'est ce qui touche à de l'intime, que ce soit de l'intime individuel, ou même collectif. Et ça on l'aborde rarement. Finalement, je me suis rendu compte que le téléphone portable me permet justement de toucher à ce rapport inconscient qu'ont les gens, aussi, avec le téléphone portable. C’est-à-dire cette pseudo liberté, ce pseudo lien entre tout le monde, la fameuse communication, le fameux "connecting people". Derrière tout ça se cachent de vraies souffrances et de vraies angoisses. Et ça forcément, on n'en parle pas. Je crois qu'à travers ces bouts de réalité que je fictionne, j'essaie de toucher à ce mal être, à ces choses sourdes qui avancent masquées au plus profond de nous. - Le téléphone vous permet donc d'exprimer des vérités plus profondes, par le détournement de son usage initial? Oui, le téléphone me permet cela. Mais, ce que j’ai tourné avec du film 35mm ou 16mm, d'une certaine manière c'était la même chose. Disons que le téléphone est arrivé à un bon moment, à un moment où je me pose la question du cinéma. Je crois que cette question devient très importante. Qu'est-ce que c'est que faire du cinéma aujourd'hui, qu'est-ce que le cinéma? En tant que cinéaste, c'est une question un peu vertigineuse, parce que je ne vois pas de réponse, je ne vois pas de solution, je ne vois pas comment on peut renverser la vapeur, c’est-à-dire comment faire en sorte que le cinéma soit autre chose que du divertissement. Le cinéma n'est plus que ça, il faut arrêter de se voiler la face. J'avais un problème avec la vidéo qui me donnait une image hyper réaliste, qui me renvoyait une réalité très anecdotique. Dès que je suis dans l'anecdotique, ça ne m'intéresse plus, il faut que la réalité soit transposée. C'est pour cela que j'ai tout de suite été séduit, lorsque j'ai commencé avec le téléphone portable, car ce que l'on filme n'est pas ce que l'on voit. Et il y a aussi le côté omniprésent du téléphone. - Quels conseils auriez-vous à donner à des apprentis cinéastes avec téléphone portable? Pour le tournage? pour le montage? À l’étape du tournage, il faut faire en fonction de son téléphone, je crois. Tous les téléphones ne réagissent pas pareil, donc il faut faire des images en fonction de sa machine. Et au fond, ce qui est extraordinaire avec le téléphone, c'est qu'on peut vraiment tourner. Quelqu'un qui veut faire un film, qu'il fasse un film! Il prend son téléphone, il fait un film. On ne peut plus râler. Pour moi, l'essentiel, c'est de fabriquer. On a beaucoup mythifié la machine du cinéma, et d'ailleurs beaucoup travaillent dans le cinéma aussi pour ça, il faut dire les choses telles qu'elles sont. Donc, pour celui qui a vraiment envie de faire un film, plutôt plus que de faire du cinéma, un téléphone portable peut faire l’affaire: il prend son téléphone, il tourne des images, ces images il peut les monter comme il veut sur n'importe quel logiciel de montage. Donc à partir de là, il peut vraiment faire quelque chose d'intéressant. Je comprends le désir de vouloir tourner en pellicule. Je fais partie des premiers à aimer la pellicule, mais à un moment donné le plus important c'est de faire. Donc, s'il y a un conseil, c'est: tourner, coûte que coûte. Et après monter. Et il y a un autre aspect, c'est le son. Avec les téléphones, le son est de mauvaise qualité ce qui me gêne vraiment. Donc, j'utilise un magnétophone à côté, même petit, même modeste. Avoir un petit enregistreur avec un micro stéréo à côté, pouvoir choisir le son qu'on enregistre, apporte une dimension essentielle au film. Enfin, je voudrais rajouter une chose: ce qui est très intéressant dans le téléphone portable, c'est qu'on est en train de recréer la même situation que le cinéma à son départ. Dès le départ du cinéma, il y a eu deux approches: l’approche industrielle et l’approche artistique. Le téléphone portable, je pense, vit un essor exponentiel pour la même raison, c'est qu'il réunit ces deux approches-là. Il y a une industrie énorme, et en parallèle de cela il y a tout un courant artistique qui s'en empare. Je vois que l'industrie gagne du terrain déjà. L'histoire est encore moins vieille, mais nous sommes aussi dans une société qui va de plus en plus vite, donc peut-être que l'histoire du téléphone portable sera encore plus courte que celle du cinéma, malheureusement. C'est ce qui m'inquiète. Comme toujours, le marché sera le plus fort. Il y a plus de moyens. C'est pour ça que l'autre courant a intérêt à s'organiser très très vite et de manière très efficace. Il faut avoir la même efficacité, et à ce moment-là ça durera certainement plus longtemps, car à la différence du cinéma, l’industrie du téléphone portable n’a aucun pouvoir sur la production ou la diffusion.
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